vendredi 5 juillet 2013

Yargla!


Cri rageur, pulsion irrépressible et séminale, ce yargla-là est un aboiement primitif du coeur (un clin d'oeil appuyé à monsieur Gotlieb aussi). C'est officiel, il y aura un été en 2012, et ça commence aujourd'hui!

Il apporte avec lui son lot de friandises alternatives sélectionnées par votre dévoué caviste. Comme vous pourrez le constater par vous-mêmes mesdemoiselles-mesdames-messieurs dans les lignes qui suivent, sa générosité n'a semble t-il aucune limite:

D'Occitanie nous provient la cuvée les Branquignols 2012 du domaine de la Femme allongée en Saint Chinian (n'y voyez rien de salace, ce curieux nom puisant son origine d'une vieille légende racontant qu'au terme de sa vie la fille d'un titan se prénommant Cébenna s'étira de tout son long sur le sol et se pétrifia, ainsi naquit dit-on le massif des Cévennes, CQFD). Il s'agit d'un assemblage un rien taquin de mourvèdre, grenache, carignan et syrah, exhausteur de plaisirs grillés, exterminateur pugnace de morosité et grand manitou de la merguez à point. Attention de bien sortir la merguez de compétition, celle qui tient tête aux braises les plus infernales en conservant fièrement sa taille initiale, réalisée avec amour par un charcutier assermenté, car seule celle-ci saura croiser le fer avec ces jeunes et fougueux branquignols! (boutade à l'attention des 3 fils qui gèrent désormais le domaine)
Du sud ouest nous arrive un nouveau cahors travaillé sur la dentelle (et donc relativement loin des habituels pachydermes tanniques et trapus fréquents dans cette appellation), le Chambert Gourmand 2008 du château éponyme. Bio-très-dynamique, il domptera avec compétence et précision la côte juteuse d'un boeuf retors ou ces brochettes d'agneau à l'indienne qui ne cessent de vous lancer de coquines œillades depuis qu'il fait beau.
Après ces deux brèves mais essentielles escapades en terres méridionales dans le sens large du terme, il est parfois bon de revenir aux fondamentaux géographiques et notamment vers ces vignobles que nous avons le bonheur d'avoir si près de nous.
La douceur angevine d'abord, ici représentée par un rosé moëlleux au puissant pouvoir fédérateur aussi joliment que simplement nommé La Rose (du domaine FL), dont il serait largement trompeur de penser qu'il ne saurait satisfaire que le beau sexe... Bien au contraire, la mignonne comme le mignon seront ainsi réconciliés à jamais. Ou en tout cas jusqu'à la fin de la bouteille.
Dans son sillage, je vous annonce la résurrection de quelques vieux flacons de chenin sur schistes, félins sveltes et puissants, tels ces Bergères et autres Pépinières dont vous découvrirez les charmes brûlants des années 1999 ou encore 2003. Voire pour les chanceux, une découverte crypto-oenologique en provenance des Bonnes Blanches à rendre baba, égoïstement baptisée par son géniteur TPMG (pour ceux qui n'ont pas encore une parfaite maîtrise du jargon vigneron: Tout Pour Ma G*eule). Une barrique unique dont quelques bouteilles seulement ont franchi l'espace-temps jusqu'à votre échoppe montbazonnaise. Oui oui rien que ça.
À l'est de ces contrées à la géologie torturée, une fois un exceptionnel saut de puce effectué au-dessus de cette douce Touraine que je ne délaisse ici que pour un temps, nous attend le pays des surprises. L'autre Touraine, trop souvent boudée mais si délicieuse, ce Loir et Cher qui m'est cher.
L'antique magicien Michel Augé réalise à Pouillé (domaine des Maisons Brûlées), dans un écrin verdoyant injustement boudé par Google Earth, à un jet de pierre d'un célèbre zoo, de petits miracles liquides. Le Herdeleau 2010, rouge qui pinote et gamayte et qu'une pointe d'Aunis assaisonne, est un vin dense et plein de sève, construit pour durer mais que les tanins poudrés d'aujourd'hui destinent à des plaisirs carnés (je n'ai pas dit charnels, sacripants que vous êtes). Son Vin de Voile 2005, quant à lui, déclame à la face du monde quelques vers oxydatifs dignes de figurer au grand Panthéon du Vin Jaune jurassique. Fort de cet insolite et nouveau visage, ce sauvignon-de-la-vallée-du-Cher (qu'on a bien tort de croire connaître à fond) nous livre un nez surprenant d'eucalyptus frais, une bouche saline aux saveurs caramélisées sur une longueur que la distance Terre-Lune ferait passer pour une balade dominicale. Avis aux amateurs de noble oxydation, vous avez là un "candidat" qui s'est lentement patiné dans le bois durant presque 7 ans...
Le 41 ne s'arrête pas là, il a de la ressource même.
Au domaine de Bellevue, à Noyers sur Cher, on trouve parfois d'autres pépites que les lumineux galets de silex dans les profondeurs du sous-sol. Ici le sable est roi, la partition est complémentaire avec celle de Pouillé. D'ici est tiré ce juteux rosé, versant plus simple de la Rose citée plus haut mais boxant malgré tout dans la même catégorie sans en avoir l'ambition. Bouteille prolétaire dans un sens noble, mariage pour tous et multiple de gamay, cabernets, pineau d'Aunis et côt, une rasade de 75cl à tremper dans l'étang en attendant cette grosse carpe dont on rêve depuis l'enfance. Presque un rosé contre les coups de soleil et les fringales, et sûrement un vin pour se faire des amis.
C'est au tour des terres de Cheverny de livrer leur essence dans l'ombre d'un château de marin buveur de whisky (nous y reviendrons). Vous vous rappelez Michel Quenioux (domaine de Veilloux), dont quatre cuvées déjà au printemps ornaient mes étagères. La même engeance que le magicien de Pouillé, le même désir profond de faire sortir d'une terre muette la réalité d'un lieu singulier. Le pendule affûté toujours planqué dans la poche et prêt à servir, cet autre Michel est peut-être aussi sorcier car après tout la Sologne alentour est demeurée mystérieuse. La cuvée Argilo, qui se décline en blanc et en rouge, c'est la bouteille du dimanche, celle de la belle cuisine. Ce sont précisément ces deux-là qui font oublier la marque du stylo plume en illustrant le verbe de l'auteur autant que l'inspiration qui le traverse. Et comme un récit peut captiver, Argilo peut tenir en haleine dès la première gorgée... Je suis sûr que vous avez connu des sorts bien pires que celui-ci.
Dernière étape de ce tour de la parente pauvre de la Touraine, Monthou sur Cher, près de Thésée. 
Olivier Bellanger est un de ces jeunes et insolents talents qui sévissent dans les parages. Le bien-nommé lieu-dit la Piffaudière lui sert de repaire, il y transforme les vendanges de ses parcelles en mosaïque dans la plus pure tradition viticole et je vous le dis tout de go, cet homme est à marquer à la culotte.
Pour ses blancs d'abord, son sauvignon 2012 au nez frais de pêche d'amour, ses contours plantureux bien qu'acidulés s'étirant longuement sur une verveine désaltérante à souhait... Le Clos 2011, réunissant dans la même gangue sauvignon, chenin et le discret menu pineau, avec son nez "qui appelle le fromage de chèvre", sa bouche complexe, minérale, saline et sa finale salivante et longue... Notez, les rouges ne sont pas en reste avec Toucheronde 2011, associant le gamay au fringant pineau d'Aunis à qui il doit son nez de poivre et de fleurs capiteuses, sa texture juteuse et son "joli grain".
Les Dents Rouges 2011 est quant à lui un hommage vibrant au cépage côt si fréquent dans cette zone même si nombreux n'ont pas cette finesse ni cet équilibre, entre fraîcheur et onctuosité, où s'entrelacent des notes légèrement fumées.

Et voilà pour le raisin!

Reste maintenant à vous présenter, en guise de "cerise sur le pudding", la dernière trouvaille en date, un joyeux triptyque écossais distillé sur le thème de la "petite grenouille". 
En effet, Little Frog n'est pas un alcool douteux à base de batracien macéré mais bien une allusion à peine dissimulée à la petite touche frenchie apportée à l'élaboration précautionneuse de ce trio délectable de whiskies 100% pur grain.
Le Little Frog "classique" annonce la couleur au travers de ses notes gourmandes de brioche viennoise et de vieux meubles fraîchement cirés tout droit sortis de chez un antiquaire maniaque. En bouche c'est parfaitement équilibré, des arômes associant miel et menthol assurant à l'ensemble une belle fraîcheur malgré les 43°. 
Le "middle brother" (le cadet si vous préférez) c'est Little Frog "50/50", malt et grain en proportions égales, pour un résultat associant épices (vanille), fruits (poire, noix), fleurs (violette) et notes végétales (foin) finissant harmonieusement sur une pointe de tourbe bienvenue délicatement engoncée dans un corset de velours.
Last but not least, le Little Frog à l'épithète évocateur "Rum Finish" ne cache pas sa double ascendance et rend comme il se doit hommage au rhum qui l'a un temps hébergé dans une de ses barriques (1 an pour être tout à fait exact, en sus des 5 années passées en fût de bourbon). Comme de bien entendu, ça change un peu la donne et pour continuer dans les anglicismes c'est un parfait cross over qui réconciliera les amateurs de l'une (l'orge) et de l'autre (la canne à sucre) au point même qu'il en laissera plus d'un perplexe dès lors qu'il s'agit de précisément savoir ce que c'est. C'est très aromatique (trop diront certains?), mais quiconque s'acoquine des Antilles hérite forcément de son gazouillement aussi coloré qu'expansif. Caramel, beurre frais, biscuits au gingembre, ananas, un pont olfactif entre Dundee et Marie-Galante occupe désormais le terrain des sensations, mais c'est la beauté sauvage des Highlands qui finit par l'emporter dans une bourrade amicale qui "remet [même si c'est délicatement] le facteur sur le vélo".

Conscient d'avoir poussé la description autant que le lecteur dans ses derniers retranchements, et pour célébrer l'ardeur nouvelle d'un soleil décidé à briller pour de bon, quiconque passera par ici demain samedi entendra sauter quelques bouchons.
Plus prosaïquement, voici ce que vous pourrez déguster demain:
Les Branquignols 2012, Chambert Gourmand 2008, La Rose FL 2011, Bergères 1999, Bellevue rosé demi-sec 2012, et la famille Little Frog

Je vous aime bien alors c'est normal que je vous chouchoute.

Laurent, caviste thaumaturge

Le Feu à la Cave
47 rue Nationale
37250 Montbazon
Ouvert du mardi au samedi 10h-12h30 et 15h-19h
Membre fondateur et actif de la secte des 
Cavistes Alternatifs de France
Recommandation (chaude) 2013 du Bottin Gourmand
Coup de coeur de la Revue du Vin de France depuis 2008 (j'avoue, pour celle-là j'ai hésité)

mercredi 17 avril 2013

Le soleil est catalan

Cher(e)s toutes et tous, j'ai une bonne nouvelle pour vous!



Pour le plus grand bonheur de celles et ceux qui ne sont pas parti(e)s folâtrer en vacances, je vous propose de venir goûter ce samedi toute la journée aux vins de Pierre-Nicolas Massotte (Le Clos Massotte, 66 - Trouillas). Cinq vins qui touchent le coeur, plein de vie, de sève, d'entrain, exhalant de doux parfums d'utopie...



Primo il s'agit d'un retour attendu de deux cuvées, toutes les deux sur le magnifique millésime 2007:

Yeleen 2007 (Côtes du Roussillon rouge) est un assemblage de grenache noir et de carignan (40/40) complété d'un peu de syrah. On retrouve les qualités du millésime précédent, encore un cran au-dessus grâce aux superbes jus cette année-là. Fruits noirs confiturés (myrtille), réglisse, encens, eucalyptus... Le tout servi sur une bouche ample, charnue mais toujours soyeuse et finissant longuement sur une pointe d'épices douce et de cacao. La fraîcheur est elle aussi au rendez-vous, démonstration (s'il en est encore besoin de la faire) du travail exemplaire accompli à la vigne comme à la cave, sans le moindre recours à de quelconques artifices inutiles. Cerise sur le pudding: c'est aussi un excellent rapport qualité/prix.

Gaïa 2007 (Côtes du Roussillon rouge) fait intervenir les mêmes cépages (mais sur les vieilles vignes du domaine: 40% de syrah, 30% de grenache noir et 30% de carignan, âgées de 80 à 100 ans) et est élevé sous bois durant 24 mois. Le temps nécessaire pour dompter la puissance et lever doucement le voile sur des arômes plus évolués (griottes macérées, sous-bois) plus un peu de cassis, mûre, chocolat noir. En bouche c'est certes plus opulent que Yeleen (quelles épaules mes amis!), mais c'est sans lourdeur aucune que les tanins viennent enrober le tout dans une finale harmonieuse où tout est délicatement posé à sa place. Un vin très feng shui quoi ;-)

En plus de ce réassort bienvenu, trois nouvelles cuvées complètent le tableau:

Perle et Pépin 2009 (Vin de France rouge), toujours sur la même modalité syrah/grenache/carignan (vignes identiques à celles qui ont enfanté Gaïa) mais dévoilant une facette encore différente des vins précédents. Le vin a longuement fermenté, car il a peiné à "finir ses sucres", pour se stabiliser enfin au terme de 3 années. Trois ans dont il avait besoin pour gagner une patine qui fait toute sa personnalité. Car ici, c'est dans le raisin frais et ultra mûr qu'on croque, un peu sauvagement, à même la vigne, au plus près de la nourrice. Ça sent la rafle, c'est bon, c'est juteux aussi, puis voici que la trame granuleuse et dense échappe soudainement à la gravité, on marche sur la pointe de pieds le long d'un tapis de tanins poudrés parsemés de notes florales. Un vin chamarré, moiré, qui rappelle le Holi des Indiens, la "fête des couleurs" où tout le monde s'éclabousse joyeusement à grands coups de bleu turquoise, de rouge lumineux, de jaune scintillant...

Avec Corail d'automne 2007 (Vin de Pays des Côtes Catalanes blanc), Pierre-Nicolas nous démontre qu'il n'est pas seulement un vinificateur de rouge hors-pair mais qu'il sait tout aussi bien appréhender l'identité forte des blancs secs catalans. Un pur grenache blanc issus de vignes de 80 ans élevé 2 ans en barrique sans ouillage (entendez par là sans refaire les niveaux, puisque le vin ça s'évapore aussi...). On pourrait s'attendre à une oxydation marquée prenant le pas sur le reste des arômes mais que nenni, ce qui ressort ce sont des notes fraîches et exubérantes de verveine, de citron vert, de zestes d'orange, puis une pointe de miel, de fumée, d'encaustique. Le vin est sec, la bouche est vive juste ce qu'il faut, riche, herbacée et fruitée, un peu saline également. Diable, c'est complexe cette affaire!

Terminons avec une gourmandise: Ondine 2012 est un rosé croquant issu de l'union du mourvèdre et de grenaches gris centenaires. Évoluant gracieusement dans un registre demi-sec, il délivre une prose odorante tout droit sortie d'un jardin sévillan (des notes fraîches de fraises, de melon d'eau, de pêche, d'agrumes...). C'est croquant et délicieux, la finale possède un joli relief et se termine sur de beaux amers racés. Ondine attendait patiemment que vous sortiez le salon de jardin...

Alors? Heureux? :-)
Rendez-vous samedi!

Laurent, caviste

PS: une bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, je me lance dans le commerce de l'ultime apparat pour vous pavaner en terrasse (la classe américaine pour 4,90€/pièce, artwork by Ma2line, nombreux modèles à admirer sur place) :




mercredi 10 avril 2013

Le soleil n'est pas encore là?

Qu'importe, il est dans les raisins! (et pas seulement, d'ailleurs)

Les lignes suivantes illustrent à merveille mes propos avec ces jolis coups de coeur, au sein d'une sélection majoritairement locale:

Michel Quenioux à Cheverny (domaine de Veilloux) fait ses vins comme un luthier ses instruments de musique, rien d'étonnants donc que chaque bouteille sonne parfaitement juste dans un registre plus proche du Boléro que de Johnny be good. À l'inverse de ce qui se pratique autour de nous ces derniers temps voici enfin une preuve que rigueur ne rime pas nécessairement avec austérité...
Par les temps qui courent je suis certain que vous apprécierez les bienfaits d'une telle démonstration ;-)

Le blanc domaine 2010 s'ouvre d'abord discrètement sur les fruits blancs, un bouquet de fleurs blanches et une pointe de pomélo (avec un peu d'aération viendront s'y ajouter des senteurs musquées, de l'orange, de l'anis ainsi que quelques notes de confiture de lait à mesure que le vin s'épanouit à l'air et devient plus aromatique et enjôleur). En bouche, on est séduit par l'harmonie générale, l'équilibre entre fraîcheur et rondeur le tout parfaitement arbitré par une pichenette d'amertume. Le rouge de la même gamme (toujours en 2010) se livre immédiatement, épices et fruits rouges en avant (airelles, cerise, groseille) tandis que la bouche est tout en fluidité, ménageant l'espace pour des tanins poudrés qui "portent" une finale poivrée et longue couronnée par de très beaux amers.

La cuvée les Veilleurs, également dans les deux couleurs mais sur le très beaux millésime 2009, présente un travail plus ambitieux qui mise sur les capacités du temps. Le blanc présente des notes séduisantes de menthol et de citron confit avec une sapidité et une élégance admirables alanguies juste ce qu'il faut par un joli gras parsemé de fleurs séchées. Le rouge est très floral lui aussi (pot pourri de rose et pivoine), atramentaire (registre aromatique, ici les odeurs d'encre, de graphite/mine de crayon), ça donne un nez envoûtant de souk. En bouche c'est épicé et salivant, les tanins sont serrés et la finale très longue.

Étonnant de voir à quel point de si jolis vins peuvent à la fois sortir des sentiers battus tout en évitant chaque écueil... Le travail de fond de Michel n'y est pas pour rien, voilà une belle démonstration de ce que peut donner la pratique appliquée de la biodynamie sur une appellation injustement boudée des étals et ce malgré des rapports qualité/prix très alléchants (Domaine 8,50€ / Veilleurs 10,50€)


Autre figure du Loir-et-Cher: Jérôme Sauvète, à Monthou sur Cher. Là-aussi, les vins parlent pour le bonhomme. J'ai spécialement retenu la cuvée les Gravouilles qui est un 100% gamay offrant ce qu'il faut de caractère pour trouver sa place à table sans passer inaperçu (le nez d'abord fumé dévoile de jolies notes de fruits juteux, comme la pêche de vigne par exemple, la matière est là, dense mais aérienne, et "porte" le vin). Là aussi, c'est bon et abordable (8,50€), et le raisin comme le buveur sont respectés l'un et l'autre (AB depuis... longtemps).



Restons en Touraine, et ouvrons la porte cette fois-ci à un petit nouveau, Nicolas Paget. Le concernant (il reprend le vignoble familial), les changements entrepris à la vigne (conversion en cours) ne sont pas encore perceptibles dans les vins, ce qui ressort très fort c'est un sacré talent de vinificateur, et c'est ça qui m'a séduit. D'ici quelques années, lorsque lui et ses vignes parleront à l'unisson, ça risque de frapper fort sur les coteaux de Rivarennes! J'ai retenu trois vins:
Le chenin "tendre" (Opus 2011, entre sec et demi-sec) est onctueux et aérien et sonne juste à l'apéritif comme à table (une merveille sur un rôti de veau grand-mère en cocotte, avec une louche de crème), le rosé demi-sec Gourmandise joue quant à lui une partition "canaille" et son profil acidulé propose un parfait compromis entre vivacité et sucre. Enfin le Côtcerto, sur le magnifique millésime 2009 enfile un costume tout à la fois classe et baroque avec ses effluves boisés et exotiques (noix de coco fraîche, mais aussi caramel, réglisse, encens, fumée), les fruits rouges confiturés lui apportent un côté "forêt noire" sans le laisser sombrer dans la lourdeur. Grâce à sa fraîcheur et aussi à un joli grain de tanin, le vin est souple et dégage une impression noble de puissance maîtrisée qui déroule un final magistral sur l'humus frais, le sous-bois. En résumé, un côt (malbec) comme on aimerait en boire plus souvent, et encore une fois là aussi un excellent rapport prix/plaisir (10€).


La jeune garde angevine prend le relais avec Thomas Carsin (le Clos de l'Élu, à Saint Aubin de Luigné). Là aussi trois vins dans les trois couleurs:

Terre! (blanc 2011, 10,80€) dresse un portrait gastronomique du sauvignon comme il y en a peu de ce côté-ci du Val de Loire, un nez de fruits blancs assez discret qui prépare une bouche parfaitement équilibrée entre des amers fins, une acidité bien balancée, et une finale légèrement saline avec une pointe de brioche. On l'imagine très à l'aise sur des poissons blancs à chair ferme cuits à l'huile d'olive ou grillés (un dos de cabillaud aux herbes fraîches lui ira très bien). Le rouge l'Aiglerie (Anjou 2011 pur cabernet franc 15€) ne cache pas son ambition, c'est cossu comme une cave à cigare, le boisé est parfaitement intégré et se prolonge sur des notes exotiques (coco, vanille, poivre) et torréfiées. En bouche c'est ample et rond, presque crémeux, les tanins sont fins et serrés et la finale est longue et harmonieuse. Enfin, une superbe bulle (Les Dames de Nage 2010 rosé extra brut 16,40€), infiniment complexe à tous les étages (nez original un peu résiné, pâte d'amande, calisson d'Aix, melon, bouche aérienne, bien sèche, et finale gourmande sur les épices douces (muscade, pain d'épices, spéculoos, pointe d'anis). Le cépage grolleau (100%) porte ici parfaitement son nom.





Terminons avec quelques flacons exotiques en provenance d'Afrique du Sud (Beaukett 2012, muscat demi sec vif et aromatique à souhait, il paraît qu'il va faire beau ce weekend!) et du Chili, où j'apprécie de plus en plus les domaines La Roncière et Emiliana (dont parmi vous quelques-uns se sont déjà laissés surprendre par les qualités du Carménère 2011, d'ailleurs il en reste un peu). Chez la Roncière, en complément de la syrah (Cantoalba Shiraz 2010) et du chardonnay (Moussai 2011), vous découvrirez un étonnant cabernet sauvignon répondant au nom de Chaku (2010, 10€), merveille de cassis juste mûr aux tanins tendres et ciselés ainsi que le pinot noir Cantoalba (2011, 11,50€) aux accents bourguignons certes mais dans un registre qui demeure singulier. Autre pinot noir mais dans une expression complètement différente, El Rincon 2011 de chez Émiliana, en tous points une superbe bouteille (nez eucalyptus, fruits noirs, noix de coco, boisé "noble", bouche très élégante, prégnante, toucher de bouche soyeux, grande fraîcheur qui contrebalance une belle richesse tactile, c'est dense d'accord mais toujours équilibré et ça se termine en apothéose sur un exubérant sirop de fruits rouges à se damner...). Grosse impression qui justifie largement l'investissement (25€) et qui peut laisser pantois bon nombre d'amateurs éclairés.




Côté "boissons viriles", quelques nouveautés également:
Single malt Bunnahabhain 2007 Cask Strength (Islay) 50,1° The Ten #09: un brut de fût pour les gens qui veulent une tourbe puissante associée à un profil salin (algue), humus et pomme fraîche. Pour connaisseurs.
Single malt Lands of Scotland (Islay) 40°
Plus consensuel et moins "rentre dedans" que le précédent, ce single malt également tourbé et marin n'en demeure pas moins intéressant par son onctuosité et ses jolies notes de malt.




Restons dans les îles d'Écosse avec la gamme Gaelic Distillers en provenance de Skye dont les blends deluxe Mac Namara 40° (littéralement "le fils de la mer", sec et viril, davantage iodé que tourbé, 28€) et Té Bheag 43° ("la petite dame des îles", assemblage de 8 à 10 ans, floral, iodé, légèrement tourbé à la finale pâtissière marquée par le sherry, 35€) sont une parfaite introduction à un travail soigné et clairement orienté vers le qualitatif. La déclinaison des pure malts Poit Dhubh ("alambic illicite") vient compléter le tout, avec un 8 ans structuré aux arômes miellés et floraux prolongé par un fumé délicat (44€), un 12 ans plus évolué, sur le velours, l'iode et les épices (61€) et enfin un 21 ans fumé et épicé (vanille, chêne) qui finit tout en douceur (105€).


Du Japon, retour des whiskies de chez Nikka (From The Barrel 51,4°, Pure Malt White 43°, Coffey Grain 45°, Yoichi 10 ans 45°), et des États-Unis retour très attendus aussi du Single Barrel 2002 de chez Evan Williams (Kentucky Straight Bourbon 43,3°).




Les bières écossaises des frères Williams sont arrivées à bon port elles aussi (Roisin, Harvest Sun, Seven Giraffes, Birds and Bees, Good Times, Joker IPA et... Ginger Ale, 3,00€/pinte ou 11+1 offerte).

À ce sujet, je vous rappelle une dernière fois qu'un atelier bière belge est prévu demain jeudi 11 avril de 18h30 à 19h30 à la boutique. Le nombre de réservations n'étant pas encore suffisant j'espère que quelques indécis viendront confirmer l'évènement très rapidement (1 heure, 4 bières, les informations-clé qui vont bien, 12€/personne). Réservation au 0247265583 ou par retour de mail.

Merci de vôtre attention ;-)

Laurent, caviste en malts d'amour

jeudi 21 mars 2013

C'est l'printemps!


Chers amis du Vin, bien l'bonjour!

Après quelques semaines fraîches et humides, à traîner mes guêtres aux vignes et mes savates au chais, j'opère mon coming out 2013 avec dans mes sacoches quelques ch'tites surprises bien senties.

Je commencerai avec les évènements à venir:
Ce samedi 23 mars, voici les choses dans lesquelles vous pourrez tremper vos lèvres et dont j'espère bien qu'elles sauront vous tirer le plus beau et béat des sourires et réveiller la créature sensuelle qui sommeille aux tréfonds de votre être:
Côté vins: un pinot noir du Chili très provocateur, un demi-sec 100% muscat petit grain d'Afrique du Sud qui remet l'facteur su'l vélo, un vin collector muté du Portugal et pour faire cocorico un joli rouge rhodanien craquant et croquant
Côté alcools: quelques whiskies du pays des kilts plus un cadet du pays des sushis, les (fines) fleurs du malt en somme (ho ho qu'est-ce qu'on rigole avec moi).
Hé ouais, pour le printemps on met le paquet. Et c'est pas fini suivez-moi:

Lundi prochain 25 mars, de 19h à 20h, les amateurs de bières belges pourront profiter d'un atelier dégustation animé par bibi dans l'enclave d'Outre Quiévrain tourangelle, j'ai nommé le Gambrinus (dont la réputation pluri-décennale n'est plus à faire parmi les amoureux d'la gueuze, du lambic et autres breuvages trappistes).
Renseignements et réservations au 02.47.05.17.00 (Le Gambrinus, 69bis rue Blaise Pascal 37000 Tours, attention nombre de places limité)

On continue c'est par ici:
Samedi 30 mars, toute la journée, découverte des vins de Nicolas Gonin, vigneron dans les improbables Balmes Dauphinoises (Isère). De prime abord, la proposition n'est pas très sexy vous me direz... Mais les curieux et les intrépides parmi vous auront bien raison de se déplacer pour profiter du gratin (hinhinhin). En bon master ès teasing je vous donnerai un peu plus de biscuit ultérieurement, l'essentiel ici étant de prendre date.
Attention, il s'agit d'une dégustation donnant-donnant (à l'issue de laquelle les intéressés pourront prendre des réservations sur des vins qui ne seront commandés que dans un second temps, moyennant 10% de réduction sur le tarif normal, arrivage courant avril). Voilà ce qui se passe dans un monde où tout le monde s'aime tendrement.

Jeudi 4 avril, 18h30-19h30
Je vous propose de venir découvrir un autre vignoble injustement méconnu qui recèle pourtant de nombreuses pépites: le Jérèz. Ce vignoble andalou dont les origines se perdent dans la nuit des temps se distingue par bien des aspects, avec des vins aussi singuliers qu'insolites tant par leur palette gustative que par leurs modes d'élaboration. Si vous venez, vous verrez.
Maxi 8 personnes, 5 vins dont 3 âgés de 12 ans (sans pour autant que ce soit un détournement de pinards), 1 heure pour goûter et comprendre, 15€/pers.
Jeudi 11 avril, 18h30-19h30
Atelier dégustation de 4 bières belges au tempérament bien trempé (Saint Feuillien blonde, Kapitell Triple, Duchesse de Bourgogne et Kasteel Brune). J'en connais qui vont pouvoir crâner jusque dans les pubs.
Maxi 8 personnes, 4 bières, 1 heure pour goûter et comprendre, 12€/pers.
Bon, maintenant que ça c'est fait, à vous de jouer ;-)

Laurent, caviste d'appellation d'origine incontrôlable

Le Feu à la Cave
47 rue Nationale
37250 Montbazon
0247265583 / 0662736043

Membre fondateur et actif de la secte des Cavistes Alternatifs de France
Recommandation (chaude) 2013 du Bottin Gourmand
Coup de coeur de la Revue du Vin de France depuis 2008 (j'avoue, pour celle-là j'ai hésité)

mercredi 27 avril 2011

Soutien pour Olivier B.

Régulièrement, on me demande ce que signifie "alternatif", ce mot que j'ai ajouté à la suite de "caviste" sur mes cartes de visite.

Au départ, je trouvais ça drôle de se distinguer de ses confrères par un simple adjectif, pour dire qu'ici c'est pas pareil, que comme le rock alternatif des années 80 qui s'était trouvé un réseau en dehors des canaux commerciaux "mainstream", il y avait d'autres vins, peut-être plus authentiques et vivants.

Il faut dire que lorsque j'ai ouvert la boutique en 2005, nous n'étions pas nombreux dans ma profession à ouvertement nous prononcer en faveur de la culture biologique, à proclamer que le vin n'en était que meilleur si le vigneron intégrait ces valeurs dans sa manière de travailler. Au-delà de l'argument environnemental (incontestable), et sanitaire (polémique).

Et puis, le temps a passé, de nombreux cavistes ont depuis ouvert leurs portes en hissant bien haut l'étendard des vins crus, sans artifices, avec une âme qui parle à ceux qui se penchent au-dessus d'eux en leur accordant juste un peu d'attention.

Si bien que peut-être aujourd'hui je ne suis plus aussi alternatif que je l'ai été.

Alors comment le redevenir? Sans succomber aux sirènes du marketing, j'entends.

Maintenir un effort permanent pour garder un profil d'éclaireur, ça demande de l'énergie, c'est aussi souvent mal compris, mais je n'envisage pas ce métier autrement, c'est partie intégrante de sa définition.


Ainsi, je vous avais prévenu de l'arrivée d'Olivier B., vigneron miraculé sauvé par Facebook, qui viendra faire étape au Feu à la Cave jeudi prochain 28 avril à partir de 18h. En soi, c'est un évènement. Mais pour autant ça n'était pas suffisant pour qu'il devienne alternatif, et j'ai du pousser la réflexion. Comment faire "autrement"?

Lorsqu'un vigneron se déplace chez un caviste pour faire une "animation", c'est le commerçant qui vend la marchandise, toujours. Dans le cas de la "bloglougloutournée" d'Olivier, il s'agit pour lui de remercier celles et ceux qui l'ont soutenu, moralement et financièrement, pendant son passage à vide de ce début d'année qui l'avait poussé à annoncer sur son blog sa décision de jeter l'éponge. La tournure et l'ampleur de son billet du premier janvier dernier (la nouvelle a même traversé la Manche et l'Atlantique), il ne les avait pas prévues, encore moins espérées.

La tentation est grande alors de chercher à "utiliser" une partie de cette notoriété toute neuve pour son propre compte, sous couvert d'une vaste opération de solidarité. Et vous pourriez vous montrer suspicieux à l'égard du commerçant qui, comme moi, profite de sa venue pour tenter d'attirer une nouvelle clientèle.

Olivier B. sera là jeudi, il vous attendra toutes et tous, sa fatigue ne vaincra pas son nouvel enthousiasme.

Parce que la solidarité est une valeur inaliénable, qu'on entend chaque jour des discours sur l'enfermement des individus, que cette crise a parfois bon dos, j'ai souhaité qu'Olivier vende ses vins EN DIRECT à tous les heureux visiteurs de cette soirée. Je n'en tirerai donc aucun bénéfice financier (ma trésorerie n'appréciera pas forcément, mais lui si).

C'est peut-être ça finalement, être alternatif aujourd'hui, se tirer le nez du nombril malgré l'adversité, tendre une main qu'on croyait déjà prise. On n'est pas obligé d'être beau pour accomplir un beau geste. J'aimerais voir ce jeudi un camion du Vaucluse s'arrêter plein et repartir vide, son conducteur un sourire béant suspendu au chapeau et l'esprit serein à l'idée d'explorer tous ces nouveaux chemins qui s'ouvrent devant lui.

Et comme j'aime bien les surprises, je ne l'ai pas prévenu.

En conséquence, merci de prévoir un chéquier car les règlements devront se faire directement à son ordre (ce procédé excluant évidemment l'utilisation des cartes bancaires via mon terminal de paiement).

Et surtout, surtout, venez nombreux, faites beaucoup de bruit autour de vous, pour un soutien massif et sans précédent à un représentant talentueux et intègre d'une profession d'utilité publique.

Rappelez-vous, jeudi prochain, 28 avril, à partir de 18h.

Merci pour lui.

mercredi 9 mars 2011

Capus kaputt

Laissez-moi vous conter l'histoire d'un de mes confrères, caviste en ligne, qui a du récemment croiser le fer avec une certaine administration pour un motif aussi fallacieux qu'agaçant. En France, et c'est heureux, le monde du vin est strictement encadré. Les vins sont classés en différentes catégories, répondant à différents cahiers des charges, c'est le système des appellations d'origine contrôlées (AOC).
Au passage, ce dernier fait actuellement l'objet d'une douloureuse réforme (AOP, IGP), mais là n'est pas notre sujet. Les vignerons qui travaillent sur une aire d'AOC sont soumis à diverses contraintes visant à harmoniser la production d'une zone géographique délimitée, en somme à lui donner un visage reconnaissable. La création de ce système, nous la devons au sénateur Joseph Capus (photo) qui, au début du siècle dernier, eut alors à cœur de défendre les vignerons face à une fraude grandissante qui à l'époque gangrénait le marché.
En effet, les ravages du phylloxéra ayant entraîné une pénurie de vin partout en Europe, beaucoup de faussaires en ont profité pour "faire du vin" en se jouant de l'absence de définition claire dans les textes pour le qualifier. Certains allaient même parfois jusqu'à se passer de raisin pour y parvenir (!).
Le terme peu flatteur de "piquette" date d'ailleurs de cette période noire de l'histoire de la viticulture, notamment dans le sud de la France où toute l'économie reposait alors sur l'industrie viticole. Ce désarroi général a rapidement cédé la place à des initiatives populaires comme la grève de l'impôt ou le blocage des ports, ou encore les démissions collectives des municipalités, forçant Clémenceau (le fameux Tigre des brigades télévisées de notre enfance, ministre de l'Intérieur en 1907), a réprimer sévèrement ces révoltes, parfois dans le sang.
S'ensuivit une longue période de concertation au terme de laquelle les AOC furent créées, chacune assortie d'un cahier des charges précis (cépages, types de taille, densité, délimitations cadastrales etc...).
Aujourd'hui, le vigneron est toujours soumis à ces obligations édictées il y a près de 80 ans. On pourrait se réjouir de cette pensée confortable, et se féliciter que cet encadrement n'autorise aucun abus. Bien sûr et comme souvent, tout n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. D'abord parce que insidieusement, le petit monde des législateurs de la question agricole a été "colonisé" par des lobbies dont on connaît désormais très bien l'identité (les reportages et articles à scandales sur le sujet ne peuvent pas tous contenir seulement des théories fumeuses, rendons-nous à cette évidence). Ensuite parce que, tout aussi insidieusement, la notion même d'appellation d'origine contrôlée est devenue la caricature de ce qu'elle était en 1936 (avouez que c'est amusant, AOC dont l'esprit des origines gagnerait à être rappelé...). Ainsi, la France viticole, face à la diversification des lieux de production partout dans le monde depuis 30 ans, a choisi la voie du vin de cépage pour répondre à cette encombrante concurrence, à l'export comme à l'intérieur de nos frontières. Un pays comme la France, qui peut s'enorgueillir de faire partie du trio de tête des producteurs (en volume, avec l'Italie et l'Espagne, on parle bien là des 3/4 de la production mondiale), et qui dans le même temps s'est en quelques 2000 ans assuré une suprématie viticole indiscutable dans le domaine des vins prestigieux, dispose pourtant de toutes les cartes pour continuer à ouvrir la voie... Sagesse de l'âge, technicité empirique, connaissance approfondie du support (vigne), autant d'atouts gagnés par des générations de vignerons persévérants qui permettent de prouver que volume et qualité sont des mots compatibles, qui ne se contredisent pas forcément. Ces fameux vins de cépage, qu'ils proviennent de Chine, d'Argentine ou d'Afrique du Sud, sont souvent produits selon des schémas économiques très différents, où l'objectif premier et complètement assumé est la rentabilité. Le choix géographique n'est donc pas anodin, puisqu'il cumule terres agricoles et main d'œuvre foisonnantes et bon marché, avec une règlementation très permissive (libérée du cadre règlementé des pays de tradition viticole séculaire, elle permet globalement presque tout, de l'irrigation à l'emploi de pesticides et d'engrais interdits partout ailleurs aux techniques de vinification les plus controversées). Dès lors, il était très difficile dès le départ de s'attaquer à eux, et cela induisait un abandon de la notion de terroir (toujours complexe à définir, faut-il y voir une faiblesse?) au profit de l'expression dite variétale* d'un ou plusieurs cépages. L'enjeu était simple : s'emparer de nouvelles parts de marché dans des pays dépourvus de culture du vin (autant dire partout ailleurs que la Vieille Europe). Une approche simplifiée s'imposait comme une évidence, la griotte du pinot noir ou la réglisse du cabernet sauvignon devenaient bien suffisantes sans qu'on ait besoin de leur ajouter la gueule de l'endroit et/ou celle du vigneron. Les années passant, les conséquences de cette orientation se sont révélées toujours plus désastreuses et contre-productives, et nous en sommes aujourd'hui à ce constat sans appel qui remet en cause les fondements mêmes de la notion d'AOC. Car il était clair dès le départ que des stratégies aussi différenciées (faire du vin de cépage pour l'export et défendre la notion de vin de terroirs pour le marché intérieur) auraient pour conséquences d'abord une confusion des genres jusque chez les producteurs, ensuite une migration vers la facilité de la part du gros des consommateurs. C'est ainsi qu'un fossé s'est creusé entre des vins de marque, simples, duplicables, élaborés selon des procédés inspirés d'un monde agricole technologique, reposant sur un recours systématique à la chimie à toutes les étapes de leur élaboration, et d'autre part des vins perçus comme artisanaux, archaïques, obscurantistes, voire élitistes et donc destinés à un public aisé et averti auquel il est difficile de s'identifier dans ces termes. Une fois l'équation posée de cette manière et les grandes orientations (vous me permettrez un petit sic!) prises par les instances viticoles, la grande distribution n'avait plus qu'à se baisser pour ramasser. Aujourd'hui, 70% des vins vendus en France le sont à la douce musique des caisses enregistreuses à scanner sous les néons blafards de quelques enseignes sur-représentées en périphérie des grandes villes. Bien entendu, les conditions de stockage, l'absence de conseil en rayon et la culture du moins cher étant caractéristiques de ces endroits généralistes, il fallait dompter le vin en tant qu' "exception alimentaire notoire". La fameuse "loi du marché", définie comme celle régissant les échanges de denrées entre producteurs et distributeurs, a donc fini par s'appliquer sur le vin, et c'est par ce truchement qu'encore aujourd'hui les ténors du secteur de la grande distribution parviennent à maintenir une emprise totale sur un nombre effrayant de secteurs de production. Qui dit standardiser le vin implique l'exercice d'une influence forte et constante sur sa règlementation. Une fois la majorité des producteurs piégés par des contrats d'approvisionnement très souvent abusifs, les législateurs ont tôt fait de céder aux exigences d'un groupe de quelques distributeurs omnipotents (au rang desquels figurent également des hyper-négociants-grossistes et des plateformes de vente en ligne). Les AOC sont aujourd'hui devenues l'ombre de ce qu'elles furent du temps de Joseph Capus, et ses "usages locaux, loyaux et constants" en passe de n'être que de lointains souvenirs d'une époque où l'alimentation était au centre des dépenses d'un foyer. Maintenant que nous avons déroulé le fil de l'Histoire pour remonter depuis son origine jusqu'à son époque récente, on peut parler des conséquences. À court-terme d'abord, avec deux exemples. Le premier c'est ce fameux confrère dont je parlais plus haut, qui vend du vin sur internet. Il y a quelques semaines, il reçoit un courrier de la part de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes). On lui reproche d'avoir classé sur son site dans la région "Loire" des vins hors AOC. En effet, chaque région viticole produit son lot de vins d'AOC (bientôt AOP), de Vins de Pays (IGP) et de Vins de Table (Vins de France). Classés dans la catégorie "Loire", le caviste avait jugé bon et pertinent d'y inclure de facto ses Vins de Table produits en Loire. Il avait deux bonnes raisons au moins de le faire : d'abord parce que c'était vrai (tout de même!), ensuite parce que les étiquettes le prouvaient, en indiquant un code postal de lieu de production duquel, fort logiquement, on pouvait déduire de la région de production. L'administration citée plus haut, revendiquant les possibilités d'amalgame de ces vins avec des vins d'appellation, a jugé utile de lui rappeler dans son courrier les risques encourus s'il ne se mettait pas dans les plus brefs délais en conformité avec les textes :
37500€ d'amende et 2 ans d'emprisonnement. Fichtre.
Le caviste en question s'apparente à la famille des défenseurs de ces vins orphelins, qui n'ont plus droit de citer chez eux, parce que de suffisamment représentatifs en 1936 pour justifier la création des AOC, ils sont devenus confidentiels au point d'être tout juste tolérés. À la condition qu'ils n'arborent plus les couleurs de ce qu'ils ont pourtant toujours défendu : l'expression d'un lieu plutôt que d'un cépage, passant par le respect de pratiques ancestrales qui renforcent sans cesse le lien identitaire originel qui existe entre un vin et son appellation.
Bien sur dans cette catégorie on trouve aussi les vins de table très bas de gamme, mais là visiblement la DGCCRF rechigne moins à accepter cet amalgame, allez comprendre. De même d'ailleurs que pour certains vins en AOC on peut légitimement s'interroger sur la réelle bonne foi de ceux qui leur ont autorisé l'usage de l'appellation... Le deuxième exemple est vigneron, et pas des moindres puisqu'il s'agit de Sébastien David, force vive de Saint Nicolas de Bourgueil, pour laquelle il a tant fait en hissant plusieurs de ses cuvées au sommet de nombreux palmarès. Malgré cela, il a été récemment confronté au manque manifeste de reconnaissance de ses pairs, au moment de la présentation de sa cuvée Hurluberlu 2010 à l'agrément (session visant à donner à décerner le droit à un vin d'arborer l'appellation à laquelle il prétend, le sujet à lui seul justifierait qu'on lui consacre bien des mots...). Bien mieux que moi, il en parle ici.
Il est à noter que ce cas n'est pas isolé, et qu'on en rencontre même fréquemment. Certains vignerons ont choisi de sortir volontairement du cadre pour s'épargner les gaspillages de temps et d'énergie, mais aussi les frais engendrés par une nouvelle présentation (non négligeables et ne présentant aucune garantie de succès). D'autres, à l'image de Sébastien, ont à cœur de défendre leur appellation, et espèrent bien se faire entendre en portant ces éléments à la connaissance du plus grand nombre.
C'est aussi l'objet de ce billet.

* expressions olfactives et gustatives du cépage seulement

PS : l'association de vignerons SEVE dénonce depuis longtemps les dérives de l'INAO, leur site très complet permet d'approfondir la question. Idem dans les diverses publication de la Renaissance des Appellations, groupement de bio-dynamistes qui prône le retour à la notion de terroir.

vendredi 4 février 2011

Je préfère un réseau social à un monde antisocial

Ce début d'année est à marquer du sceau de la fraternité et de l'affranchissement des frontières physiques.

Fraternité, pour ces peuples qui aujourd'hui relèvent la tête et sont acteurs de leur propre changement, conscients que de leurs agissements d'aujourd'hui dépend leur liberté et celle de leurs enfants.

En voilà un vœux pieux pour 2011 : je souhaite que nous-mêmes n'ayons pas à expérimenter une telle misère pour saisir les rênes à pleines mains!

Dans ces évènements historiques, l'importance des réseaux sociaux a été cruciale tant qu'ils ont échappé au contrôle. La raréfaction des espaces de liberté aboutit à une forte concentration populaire sur internet, et des plateformes telles que Facebook ont servi de tremplin à une multitude d'initiatives qui ont conflué, grossi, réveillé les masses dormantes et non connectées.

Pour autant, je ne glorifie pas ces réseaux, mais j'essaie de tempérer l'avis de ses détracteurs (dont beaucoup n'ont d'ailleurs souvent pas testé eux-mêmes le système) en rappelant qu'on n'a encore jamais emprisonné le briquet à la place du pyromane.

Facebook m'a permis d'étendre considérablement mon réseau, de bénéficier de multiples sources d'informations tout en mettant mon maigre savoir à la disposition du plus grand nombre chaque fois que cela a été possible, pertinent et nécessaire. Dans un souci d'équité.
Je peux donc témoigner auprès de beaucoup d'autres utilisateurs qu'il s'agit d'un outil puissant qui peut servir à autre chose qu'exhiber gratuitement sa vie privée et celles de ses proches à tous les passants.

Car quoiqu'on en dise par ailleurs, cet outil est un incroyable facilitateur d'échanges. Au point même que certaines rencontres ont fini par se concrétiser, et m'ont permis de serrer quelques pognes et réaliser que le rôle que nous jouons sur la toile est le même que celui que nous jouons au quotidien, "in real life". Merci aux cavistes-confrères Christophe de Rennes, William de Poitiers, Jeanne de Paris, aux blogueurs Fabrice (VinsurVin), Philippe (la Pipette aux Quatre Vins), je les ai trouvés tels que je les soupçonnais d'exister, sans fard, exaltés et brillants.

Force est également de constater que le monde du Vin en général joue de cet outil comme s'il était né avec une souris entre les mains. Les innombrables vignerons que les salons sur lesquels je me suis rendu tout récemment ont permis de réunir (Dive Bouteille à Brézé, Renaissance des Appellations à Angers) sont actifs sur ces réseaux.
L'éloignement géographique fait encore des ravages chez les vignerons isolés, cette "soif sociale" qu'ils satisfont sur les réseaux n'en est alors que plus légitime. Parfois même ils regagnent un espoir lucide.

L'exemple d'Olivier B. est à ce titre particulièrement révélateur.
"Reclus" il y a encore peu de temps dans son Ventoux d'adoption, à deux doigts de jeter l'éponge malgré de très beaux vins salués par la critique, il a été littéralement sauvé par une vague d'engouement et de solidarité qui a déferlé au sein de la communauté oenophile virtuelle.
La presse, pas seulement spécialisée, s'en est ensuite emparée, et d'anecdotique le bonhomme est devenu incontournable.
Lui-même encore aujourd'hui n'en revient pas.

Si ce mode de communication permet de sortir d'un anonymat injuste des talents (ou des peuples!) qui n'attendent pas mieux que de simplement s'exprimer, s'il permet de s'affranchir des perpétuels groupes de pression qui étouffent leurs concurrents en occupant sans cesse tout l'espace disponible, alors tout devient soudain no seulement possible mais plus facile, plus rapide aussi.
Qui sait, peut-être que bientôt nous pourrons aller chercher dans les orties un mot qu'on y a jeté il y a longtemps, Solidarité.