mercredi 9 mars 2011

Capus kaputt

Laissez-moi vous conter l'histoire d'un de mes confrères, caviste en ligne, qui a du récemment croiser le fer avec une certaine administration pour un motif aussi fallacieux qu'agaçant. En France, et c'est heureux, le monde du vin est strictement encadré. Les vins sont classés en différentes catégories, répondant à différents cahiers des charges, c'est le système des appellations d'origine contrôlées (AOC).
Au passage, ce dernier fait actuellement l'objet d'une douloureuse réforme (AOP, IGP), mais là n'est pas notre sujet. Les vignerons qui travaillent sur une aire d'AOC sont soumis à diverses contraintes visant à harmoniser la production d'une zone géographique délimitée, en somme à lui donner un visage reconnaissable. La création de ce système, nous la devons au sénateur Joseph Capus (photo) qui, au début du siècle dernier, eut alors à cœur de défendre les vignerons face à une fraude grandissante qui à l'époque gangrénait le marché.
En effet, les ravages du phylloxéra ayant entraîné une pénurie de vin partout en Europe, beaucoup de faussaires en ont profité pour "faire du vin" en se jouant de l'absence de définition claire dans les textes pour le qualifier. Certains allaient même parfois jusqu'à se passer de raisin pour y parvenir (!).
Le terme peu flatteur de "piquette" date d'ailleurs de cette période noire de l'histoire de la viticulture, notamment dans le sud de la France où toute l'économie reposait alors sur l'industrie viticole. Ce désarroi général a rapidement cédé la place à des initiatives populaires comme la grève de l'impôt ou le blocage des ports, ou encore les démissions collectives des municipalités, forçant Clémenceau (le fameux Tigre des brigades télévisées de notre enfance, ministre de l'Intérieur en 1907), a réprimer sévèrement ces révoltes, parfois dans le sang.
S'ensuivit une longue période de concertation au terme de laquelle les AOC furent créées, chacune assortie d'un cahier des charges précis (cépages, types de taille, densité, délimitations cadastrales etc...).
Aujourd'hui, le vigneron est toujours soumis à ces obligations édictées il y a près de 80 ans. On pourrait se réjouir de cette pensée confortable, et se féliciter que cet encadrement n'autorise aucun abus. Bien sûr et comme souvent, tout n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. D'abord parce que insidieusement, le petit monde des législateurs de la question agricole a été "colonisé" par des lobbies dont on connaît désormais très bien l'identité (les reportages et articles à scandales sur le sujet ne peuvent pas tous contenir seulement des théories fumeuses, rendons-nous à cette évidence). Ensuite parce que, tout aussi insidieusement, la notion même d'appellation d'origine contrôlée est devenue la caricature de ce qu'elle était en 1936 (avouez que c'est amusant, AOC dont l'esprit des origines gagnerait à être rappelé...). Ainsi, la France viticole, face à la diversification des lieux de production partout dans le monde depuis 30 ans, a choisi la voie du vin de cépage pour répondre à cette encombrante concurrence, à l'export comme à l'intérieur de nos frontières. Un pays comme la France, qui peut s'enorgueillir de faire partie du trio de tête des producteurs (en volume, avec l'Italie et l'Espagne, on parle bien là des 3/4 de la production mondiale), et qui dans le même temps s'est en quelques 2000 ans assuré une suprématie viticole indiscutable dans le domaine des vins prestigieux, dispose pourtant de toutes les cartes pour continuer à ouvrir la voie... Sagesse de l'âge, technicité empirique, connaissance approfondie du support (vigne), autant d'atouts gagnés par des générations de vignerons persévérants qui permettent de prouver que volume et qualité sont des mots compatibles, qui ne se contredisent pas forcément. Ces fameux vins de cépage, qu'ils proviennent de Chine, d'Argentine ou d'Afrique du Sud, sont souvent produits selon des schémas économiques très différents, où l'objectif premier et complètement assumé est la rentabilité. Le choix géographique n'est donc pas anodin, puisqu'il cumule terres agricoles et main d'œuvre foisonnantes et bon marché, avec une règlementation très permissive (libérée du cadre règlementé des pays de tradition viticole séculaire, elle permet globalement presque tout, de l'irrigation à l'emploi de pesticides et d'engrais interdits partout ailleurs aux techniques de vinification les plus controversées). Dès lors, il était très difficile dès le départ de s'attaquer à eux, et cela induisait un abandon de la notion de terroir (toujours complexe à définir, faut-il y voir une faiblesse?) au profit de l'expression dite variétale* d'un ou plusieurs cépages. L'enjeu était simple : s'emparer de nouvelles parts de marché dans des pays dépourvus de culture du vin (autant dire partout ailleurs que la Vieille Europe). Une approche simplifiée s'imposait comme une évidence, la griotte du pinot noir ou la réglisse du cabernet sauvignon devenaient bien suffisantes sans qu'on ait besoin de leur ajouter la gueule de l'endroit et/ou celle du vigneron. Les années passant, les conséquences de cette orientation se sont révélées toujours plus désastreuses et contre-productives, et nous en sommes aujourd'hui à ce constat sans appel qui remet en cause les fondements mêmes de la notion d'AOC. Car il était clair dès le départ que des stratégies aussi différenciées (faire du vin de cépage pour l'export et défendre la notion de vin de terroirs pour le marché intérieur) auraient pour conséquences d'abord une confusion des genres jusque chez les producteurs, ensuite une migration vers la facilité de la part du gros des consommateurs. C'est ainsi qu'un fossé s'est creusé entre des vins de marque, simples, duplicables, élaborés selon des procédés inspirés d'un monde agricole technologique, reposant sur un recours systématique à la chimie à toutes les étapes de leur élaboration, et d'autre part des vins perçus comme artisanaux, archaïques, obscurantistes, voire élitistes et donc destinés à un public aisé et averti auquel il est difficile de s'identifier dans ces termes. Une fois l'équation posée de cette manière et les grandes orientations (vous me permettrez un petit sic!) prises par les instances viticoles, la grande distribution n'avait plus qu'à se baisser pour ramasser. Aujourd'hui, 70% des vins vendus en France le sont à la douce musique des caisses enregistreuses à scanner sous les néons blafards de quelques enseignes sur-représentées en périphérie des grandes villes. Bien entendu, les conditions de stockage, l'absence de conseil en rayon et la culture du moins cher étant caractéristiques de ces endroits généralistes, il fallait dompter le vin en tant qu' "exception alimentaire notoire". La fameuse "loi du marché", définie comme celle régissant les échanges de denrées entre producteurs et distributeurs, a donc fini par s'appliquer sur le vin, et c'est par ce truchement qu'encore aujourd'hui les ténors du secteur de la grande distribution parviennent à maintenir une emprise totale sur un nombre effrayant de secteurs de production. Qui dit standardiser le vin implique l'exercice d'une influence forte et constante sur sa règlementation. Une fois la majorité des producteurs piégés par des contrats d'approvisionnement très souvent abusifs, les législateurs ont tôt fait de céder aux exigences d'un groupe de quelques distributeurs omnipotents (au rang desquels figurent également des hyper-négociants-grossistes et des plateformes de vente en ligne). Les AOC sont aujourd'hui devenues l'ombre de ce qu'elles furent du temps de Joseph Capus, et ses "usages locaux, loyaux et constants" en passe de n'être que de lointains souvenirs d'une époque où l'alimentation était au centre des dépenses d'un foyer. Maintenant que nous avons déroulé le fil de l'Histoire pour remonter depuis son origine jusqu'à son époque récente, on peut parler des conséquences. À court-terme d'abord, avec deux exemples. Le premier c'est ce fameux confrère dont je parlais plus haut, qui vend du vin sur internet. Il y a quelques semaines, il reçoit un courrier de la part de la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes). On lui reproche d'avoir classé sur son site dans la région "Loire" des vins hors AOC. En effet, chaque région viticole produit son lot de vins d'AOC (bientôt AOP), de Vins de Pays (IGP) et de Vins de Table (Vins de France). Classés dans la catégorie "Loire", le caviste avait jugé bon et pertinent d'y inclure de facto ses Vins de Table produits en Loire. Il avait deux bonnes raisons au moins de le faire : d'abord parce que c'était vrai (tout de même!), ensuite parce que les étiquettes le prouvaient, en indiquant un code postal de lieu de production duquel, fort logiquement, on pouvait déduire de la région de production. L'administration citée plus haut, revendiquant les possibilités d'amalgame de ces vins avec des vins d'appellation, a jugé utile de lui rappeler dans son courrier les risques encourus s'il ne se mettait pas dans les plus brefs délais en conformité avec les textes :
37500€ d'amende et 2 ans d'emprisonnement. Fichtre.
Le caviste en question s'apparente à la famille des défenseurs de ces vins orphelins, qui n'ont plus droit de citer chez eux, parce que de suffisamment représentatifs en 1936 pour justifier la création des AOC, ils sont devenus confidentiels au point d'être tout juste tolérés. À la condition qu'ils n'arborent plus les couleurs de ce qu'ils ont pourtant toujours défendu : l'expression d'un lieu plutôt que d'un cépage, passant par le respect de pratiques ancestrales qui renforcent sans cesse le lien identitaire originel qui existe entre un vin et son appellation.
Bien sur dans cette catégorie on trouve aussi les vins de table très bas de gamme, mais là visiblement la DGCCRF rechigne moins à accepter cet amalgame, allez comprendre. De même d'ailleurs que pour certains vins en AOC on peut légitimement s'interroger sur la réelle bonne foi de ceux qui leur ont autorisé l'usage de l'appellation... Le deuxième exemple est vigneron, et pas des moindres puisqu'il s'agit de Sébastien David, force vive de Saint Nicolas de Bourgueil, pour laquelle il a tant fait en hissant plusieurs de ses cuvées au sommet de nombreux palmarès. Malgré cela, il a été récemment confronté au manque manifeste de reconnaissance de ses pairs, au moment de la présentation de sa cuvée Hurluberlu 2010 à l'agrément (session visant à donner à décerner le droit à un vin d'arborer l'appellation à laquelle il prétend, le sujet à lui seul justifierait qu'on lui consacre bien des mots...). Bien mieux que moi, il en parle ici.
Il est à noter que ce cas n'est pas isolé, et qu'on en rencontre même fréquemment. Certains vignerons ont choisi de sortir volontairement du cadre pour s'épargner les gaspillages de temps et d'énergie, mais aussi les frais engendrés par une nouvelle présentation (non négligeables et ne présentant aucune garantie de succès). D'autres, à l'image de Sébastien, ont à cœur de défendre leur appellation, et espèrent bien se faire entendre en portant ces éléments à la connaissance du plus grand nombre.
C'est aussi l'objet de ce billet.

* expressions olfactives et gustatives du cépage seulement

PS : l'association de vignerons SEVE dénonce depuis longtemps les dérives de l'INAO, leur site très complet permet d'approfondir la question. Idem dans les diverses publication de la Renaissance des Appellations, groupement de bio-dynamistes qui prône le retour à la notion de terroir.

vendredi 4 février 2011

Je préfère un réseau social à un monde antisocial

Ce début d'année est à marquer du sceau de la fraternité et de l'affranchissement des frontières physiques.

Fraternité, pour ces peuples qui aujourd'hui relèvent la tête et sont acteurs de leur propre changement, conscients que de leurs agissements d'aujourd'hui dépend leur liberté et celle de leurs enfants.

En voilà un vœux pieux pour 2011 : je souhaite que nous-mêmes n'ayons pas à expérimenter une telle misère pour saisir les rênes à pleines mains!

Dans ces évènements historiques, l'importance des réseaux sociaux a été cruciale tant qu'ils ont échappé au contrôle. La raréfaction des espaces de liberté aboutit à une forte concentration populaire sur internet, et des plateformes telles que Facebook ont servi de tremplin à une multitude d'initiatives qui ont conflué, grossi, réveillé les masses dormantes et non connectées.

Pour autant, je ne glorifie pas ces réseaux, mais j'essaie de tempérer l'avis de ses détracteurs (dont beaucoup n'ont d'ailleurs souvent pas testé eux-mêmes le système) en rappelant qu'on n'a encore jamais emprisonné le briquet à la place du pyromane.

Facebook m'a permis d'étendre considérablement mon réseau, de bénéficier de multiples sources d'informations tout en mettant mon maigre savoir à la disposition du plus grand nombre chaque fois que cela a été possible, pertinent et nécessaire. Dans un souci d'équité.
Je peux donc témoigner auprès de beaucoup d'autres utilisateurs qu'il s'agit d'un outil puissant qui peut servir à autre chose qu'exhiber gratuitement sa vie privée et celles de ses proches à tous les passants.

Car quoiqu'on en dise par ailleurs, cet outil est un incroyable facilitateur d'échanges. Au point même que certaines rencontres ont fini par se concrétiser, et m'ont permis de serrer quelques pognes et réaliser que le rôle que nous jouons sur la toile est le même que celui que nous jouons au quotidien, "in real life". Merci aux cavistes-confrères Christophe de Rennes, William de Poitiers, Jeanne de Paris, aux blogueurs Fabrice (VinsurVin), Philippe (la Pipette aux Quatre Vins), je les ai trouvés tels que je les soupçonnais d'exister, sans fard, exaltés et brillants.

Force est également de constater que le monde du Vin en général joue de cet outil comme s'il était né avec une souris entre les mains. Les innombrables vignerons que les salons sur lesquels je me suis rendu tout récemment ont permis de réunir (Dive Bouteille à Brézé, Renaissance des Appellations à Angers) sont actifs sur ces réseaux.
L'éloignement géographique fait encore des ravages chez les vignerons isolés, cette "soif sociale" qu'ils satisfont sur les réseaux n'en est alors que plus légitime. Parfois même ils regagnent un espoir lucide.

L'exemple d'Olivier B. est à ce titre particulièrement révélateur.
"Reclus" il y a encore peu de temps dans son Ventoux d'adoption, à deux doigts de jeter l'éponge malgré de très beaux vins salués par la critique, il a été littéralement sauvé par une vague d'engouement et de solidarité qui a déferlé au sein de la communauté oenophile virtuelle.
La presse, pas seulement spécialisée, s'en est ensuite emparée, et d'anecdotique le bonhomme est devenu incontournable.
Lui-même encore aujourd'hui n'en revient pas.

Si ce mode de communication permet de sortir d'un anonymat injuste des talents (ou des peuples!) qui n'attendent pas mieux que de simplement s'exprimer, s'il permet de s'affranchir des perpétuels groupes de pression qui étouffent leurs concurrents en occupant sans cesse tout l'espace disponible, alors tout devient soudain no seulement possible mais plus facile, plus rapide aussi.
Qui sait, peut-être que bientôt nous pourrons aller chercher dans les orties un mot qu'on y a jeté il y a longtemps, Solidarité.


vendredi 28 janvier 2011

Des litres, des lettres et un Littré

Un fragment d'étoffe, déposé par le vent sur un buisson, voilà ce qui me reste de toi, ma glorieuse idylle.
Maintenant vidée de ta substance, tu n'as plus de secret pour moi.
Dans le bleu nacré de tes iris j'ai vu l'immensité des possibles, comme à travers les hublots d'un engin spatial.
Et je me suis perdu en vertiges, pour finir naufragé, enfoui jusqu'à mi-corps dans les sables amers d'un delta tropical.
Comment fuir le vide béant qui suit tes dernières gouttes?
Comment supporter que l'essentiel s'absente sans sommation?
Deux secondes auparavant tes cheveux d'or fin caressaient mon épaule. Soudainement disparue, tu auras laissé ton velours sur ma peau, je le sens qui me quitte déjà comme s'il séchait sous la chaleur du soleil.
De sous tes dessous, j'ai deviné ton envie de faire jaillir en éclats cristallins ton habit rouge au grand jour. Drapée dans un nuage d'effluves outremer, tu as conquis peu à peu tout l'espace autour de moi, au point d'être la seule à réellement exister. Ma langue s'est évanouie sur un édredon de satin juteux, abandonnée au simple plaisir de gagner en substance à mesure que je te buvais.
J'étais le prisme en pleine lumière, le galet de rivière épousant les méandres, une voile qui ploie sous le vent bondissant et convoque la mer pour un duel.
T'écrire était futile, traverseras-tu de nouveau mon paysage?
Aurai-je l'audace de te chercher de nouveau quitte à me perdre encore?
Ai-je seulement mérité ton seul souvenir?
Bouteille vide, corps sans âme, esprit sans idéal, la torture marche dans les pas du délice. Je me dépêche de les rattraper.

vendredi 14 janvier 2011

OGM : nécessité d'un débat

Un débat est inévitable, ne serait-ce que pour statuer clairement.
La centralisation du pouvoir de décision à ce niveau éveille un certain nombres de doutes. À fortiori lorsqu'on considère les angles multiples sous lesquels il est analysé :
  1. Environnemental : peur de la dissémination, des conséquences sur la biodiversité, des impacts causés sur cette dernière par les plantes fabriquant elles-mêmes leur propre insecticide ou encore résistantes aux herbicides, disparition des forêts primitives dont on sait qu'elles recèlent énormément de découvertes thérapeutiques potentielles)
  2. Social : conséquences sur les populations fragilisées, notamment celles du tiers-monde, en terme de dépendance vis-à-vis des détenteurs de brevets, exode rural pour échapper aux zones de cultures intensives sous la pression de grands propriétaires terriens, expropriations
  3. Économique : procès intentés par les dépositaires de brevets à l'encontre de cultivateurs mitoyens
  4. Sanitaire (conséquences possibles sur la santé en général, à moyen ou long terme)
  5. Juridique : impossibilité de recourir à une pharmacopée revendiquée comme un bien commun de l'Humanité du fait des détentions de brevets, accords commerciaux obligeant un minimum d'importation, par ex. en Europe avec le soja)
  6. Philosophique : l'être humain peut-il légitimement s'approprier le vivant en visant un autre but que le bien collectif?)
  7. Politique : qui doit mener les recherches? qui peut les financer? quelles garanties d'indépendance pour éviter que la sécurité sanitaire ne soit sacrifiée sur l'autel de la rentabilité commerciale?)
Comme vous pouvez le constater, la question est pluridisciplinaire, en plus d'être complexe du fait des technologies concernées.
Au regard de l'ensemble des problématiques soulevées, il est donc d'une extrême importance que les citoyens bénéficient d'outils qui leur permettront de formuler en conscience un avis selon ce qui leur paraît le plus juste.
J'aimerais que ce billet soit nourri des réflexions des uns et des autres, et ce dans le respect des points de vue de chacun, car le but est de donner à ce sujet une place qui lui revient de droit.
Merci de vos contributions, sources et avis.

mardi 12 octobre 2010

L'Enchanteur

Qui est réellement l'Enchanteur, entre René Barjavel et son héros Merlin dans cet ouvrage paru en 1984 aux éditions Denoël?
La question n'est pas anodine...
L'auteur fantasque nous livre ici sa version de la légende arthurienne, en en modifiant le point de vue. C'est aussi une occasion pour lui de s'exprimer différemment, avec les mots et les codes de la Chevalerie, sur la complexité du monde qui n'a jamais cessé de le hanter et de le fasciner.
Bien que non catholique, et comme un grand nombre d'entre vous probablement, je n'en suis pas moins croyant.
Ce passage, durant lequel il joue avec la délicieuse candeur de Viviane, semble bien s'adresser davantage à la foi qu'à la raison...
"Il dit :
- Voudrais-tu être obligée de monter à pied les six mille marches qui qui conduisent au sommet de l'Arbre? [NDR : l'Arbre de Vie]
Elle répondit :
- Oui, si c'est avec toi.
Il dit :
- Avec moi, mais autrement! Viens!...
Il lui prit la main et ils furent à la cime.
L'arbre était plus haut que toutes choses dans le monde.
Il se terminait à la façon d'une pyramide, sa pointe tronquée formant une plate-forme, d'un feuillage aussi dense et résistant que la pierre. Dans l'épaisseur du feuillage étaient gravées les empreintes de deux pieds côte-à-côte et tête-bêche, chacun assez grand pour accueillir un homme couché. L'un avait son talon à l'est, l'autre à l'ouest.
- Les pieds qui ont laissé ces traces sont ceux du premier vivant, dit Merlin. Celui que nous nommons Adam. Adam seul, avant Ève. Seul n'est pas le mot qui convient, car c'est un mot masculin. Adam n'était pas masculin. Ni féminin. Il était le Vivant, avant le partage du monde en deux.
- Il avait une curieuse façon de marcher! dit Viviane.
- Il ne marchait pas; il dansait! Et maintenant il court, il court après son sexe et son sexe est comme une plume dans la tempête : c'est le vent qui décide, et le vent ne sait rien... Et tout le vivant du monde s'agite, ou plutôt est agité, de la même façon... Regarde!
Le monde se montrait en rond, à plat, autour de l'Arbre, dans son entier, avec ses terres et ses mers et ses quatre saisons. Et Viviane le voyait dans sa totalité et dans chacun de ses détails. Elle vit des animaux familiers et d'autres qui lui parurent fantastiques. Elle vit dix millions de formes différentes d'insectes. Elle vit des fleurs grandes comme des tables et d'autres comme un grain de sel. Elle vit dans les eaux des océans des milliards d'espèces si petites que l'œil humain ne pouvait les voir et qui n'étaient ni plantes ni bêtes et les deux à la fois. Elle vit des êtres humains noirs, jaunes, rouges, bruns, blonds, roux, grands, petits, en foules, en couples, en armées, en famille. Et plantes, bêtes, humains, géants, invisibles, volant, nageant, rampant, gluants, courant, sautant, grouillaient du même mouvement incessant, désordonné, chaque être n'étant qu'une moitié cherchant sa moitié, trouvait une autre moitié qui n'était pas la sienne, essayait de s'unir, ne faisait que s'accoupler, se séparait, recommençait, tandis que naissaient partout, sans arrêt, d'autres moitiés qui, dès qu'elles pouvaient bouger, commençaient à chercher leur moitié...
- Mais pourquoi? demanda Viviane. Pourquoi Dieu a-t-il séparé les moitiés du monde?
- Lui seul le sait! dit Merlin. Adam premier était au commencement, mais il était aussi une fin, puisqu'il était complet... Peut-être cela n'était-il pas bon. Il contenait toute la vie, mais la vie en lui ne bougeait pas. Il était pour elle une prison. Dieu l'a coupé en deux pour que la vie s'évade et se mette à couler. Adam plus Ève sont devenus source. Tu as vu grouiller la vie dans le monde présent, regarde-la couler à travers le temps...
Et Viviane vit Adam homme et Ève femme couchés côte à côte sur la terre nue. Ils se tenaient par la main, et de la poitrine ouverte d'Adam et du sexe ouvert d'Ève coulait une source qui devenait ruisseau puis fleuve. À mesure que passaient les milliers et les millions d'années, le fleuve s'élargissait, devenait plus profond, plus puissant, emplissait les océans, submergeait les continents, et continuait de couler, lent, puissant, inexorable, formidable. Chacune de ses gouttes était un être vivant qui, homme ou insecte, s'accouplait et engendrait d'autres êtres vivants qui n'avaient d'autre mission, d'autre devoir, d'autre raison d'être, que d'engendrer d'autres vivants chargés de la même mission.
- Où va ce fleuve? murmura Viviane. Va-t-il quelque part?
- Regarde-le bien : au contraire des fleuves non vivants, il ne coule pas vers le bas : il monte...
Et Viviane vit que le fleuve était déjà plus haut que les terres et les océans, plus haut que les montagnes. Elle regarda le ciel, demanda :
- Là-haut?...
- Là-haut il y a d'autres mondes, aussi nombreux que les gouttes du fleuve...
Et Dieu?
- Dieu?... La vie mettra peut-être l'éternité pour le rejoindre..."

vendredi 17 septembre 2010

Ça sert à rien, mais ça fait du bien quand même

Ce bel été, j'espère que vous en avez bien profité.

Car alors que nous étions étendus sur un confortable transat, baignés par un soleil vainqueur et totalement dépaysés, un roman captivant à la main et à la recherche de l'abandon total, ce bel été disais-je aura vu dans le même temps de sinistres convois prendre le chemin des airs vers l'est (j'aurais préféré des soutes pleines de rhums), quelques pieds de vigne alsaciens d'apparence innocents saccagés par une bande d'"irresponsables notoires et dangereux" (ICI), les rumeurs de corruption continuer de noircir les colonnes des journaux à tel point qu'ils en sont presque tous devenus "à scandale"...

Bientôt les feuilles des tabloïdes s'amoncelleront aussi nombreuses que celles des arbres rassasiés se délestant d'un poids devenu gênant, jusqu'à noyer les pieds des badauds.

Hé oui, les raisins de septembre s'annoncent aigres comme s'ils auguraient à leur manière d'une fort redoutée vendange sociale.

Les gratte-papiers s'en sont donné à cœur joie, y compris sur internet, certains explorant parfois quelques méandres temporairement mis de côté au profit d'une actualité plus "chaude".

Comme par exemple dans un billet sur le blog de Jacques Berthomeau intitulé "Contribution à une approche fine des bobos buveurs de vins enracinés", où je me suis presque reconnu (ICI). En un exposé aussi bref que lapidaire, l'auteur rend compte d'une énième césure entre les populations, pointant de son doigt vengeur ceux qui ont choisi de consommer autrement, d'investir dans leur alimentation plutôt que dans une occasion récente à prix cassé chez un faillitaire, un bouquet d'actions BNP ou une caisse de grand cru classé chez Leclerc.

On peut décider de fermer les yeux et, ce faisant, de ne pas s'émouvoir sur le renoncement du chef d'entreprise qui baisse une dernière fois son rideau, sur l'impact social et environnemental de l'utilisation faite de l'argent des épargnants par les banques (ICI), ou sur ce que vaudront "en vrai" ces vins revendus quelques années plus tard, sans même avoir été goûtés, à un fétichiste inculte qui de toute façon ne distingue pas l'or dans tout ce qui brille.

Pour certains, il semblerait que le rendement prime sur les caudalies...

Ces bouteilles cossues sont à acheter dans les innombrables succursales de la grande distribution, entre un pack de Vittel, un lot de cacahuètes Benenuts et... un paquet de papier hygiénique. On peut donc profiter d'une virée chez Michel-Édouard et consorts pour garnir son caddie sous prétexte que c'est la manière de tourner qu'a pris le monde et qui sommes-nous-nom-d'un-chien-pour-prétendre-y-changer-quoi-que-ce-soit? On peut même le faire avec le sourire, à l'idée que dans l'adversité ce sont toujours les plus malins qui l'emportent, ceux qui savent "faire des économies". Malheureusement, ces flacons tiennent souvent davantage de la taxidermie que du véritable Art de faire le vin, et nombreux sont les opportunistes d'aujourd'hui qui feront les désappointés de demain...

J'ai dans ma cave encore quelques bouteilles de ce genre (essentiellement des orphelines, issues de vignobles prestigieux), achetées cher et de bon cœur à une époque pas si lointaine où mes repères étaient fragiles.

Seulement, malgré un stockage irréprochable et une patience raisonnablement éprouvée, une fois les attributs de l'élevage en barriques disparus, au moment où le raisin devrait retrouver sa place, ne subsiste plus qu'un macchabée...

D'ailleurs, dans ces flacons richement parés du plus beau vélin, rehaussés d'écritures alambiquées et de volutes classieuses, y a t-il déjà eu réellement quelque chose?

Ces raisins sont-ils toujours en mesure d'illustrer le savoir-faire millénaire qui a fait du vin l'objet de toutes les convoitises gastronomiques?

Ou bien au contraire sont-ils devenus une grossière copie de plastique, débarrassée des incertitudes et affranchie de ce satané millésime qui régente tout?

Peut-être même que bientôt ils pousseront directement avec un code-barre sous la peau pour une meilleure traçabilité, une puce RFID pour un guidage par satellite de la machine à vendanger, un bouton-pression à la place du pédoncule pour égrapper plus vite...

Les fruits viciés de nos cauchemars proviennent-ils de ces vignes où la présence d'un seul ver de terre paraîtrait aussi incongrue qu'une tête de taupe perforant le macadam d'un trottoir de Paris, sous le regard ébaubi des passants?

Des endroits comme celui-ci existent pourtant bel et bien, il suffit d'arpenter nos chers vignobles avec les yeux bien ouverts pour voir que, tous les jours, des hommes marchent sur la lune...

Avec ces raisins comme matière première, la règlementation s'est adaptée (ou peut-être est-ce l'inverse), elle permet désormais l'élaboration de jus blafards que de multiples couches de fonds de teint permettent de rendre tout juste présentables.

Trois cents additifs sont aujourd'hui autorisés rien qu'à la cave, tant pour garantir une hygiène et une stabilité parfaites, que pour rattraper les déficiences de ces raisins malmenés, cueillis avant terme, affaiblis, inaboutis, impropres en l'état à une vinification sereine et peu interventionniste telle que l'ont pratiquée par le passé ceux qui ont donné au vin son statut si singulier et sa mystérieuse attraction.

Il subsiste encore de petits miracles accumulés au fond des caves par des gens avertis et conservés par leurs descendants, entreposés à une époque où cette pharmacopée n'existait pas, et beaucoup sont encore assez fringants pour embraser les cœurs les plus durs.

Bientôt, ce sera au tour de leurs rejetons enfants du progrès chimiquement assistés de recruter dans les rangs des jouisseurs, dévoilant leurs atours aux plus patients d'entre eux.

Que de désillusions alors, lorsqu'ils se rendront compte que la donne a changé, que les sentiers jadis balisés sont jonchés de détritus et peuplés de brigands forts en gueule.

Le marché des additifs est juteux, et il est royalement partagé entre ceux qui créent les déséquilibres agricoles (en premier lieu les fabricants de pesticides) et ceux qui neutralisent ensuite leurs effets sur la vendange (les laboratoires), de sorte qu'au final les uns ne vont JAMAIS sans les autres. Quand ils ne sont pas deux tentacules de la même pieuvre...

Dans tous les cas, la facture est salée, et dix années d'utilisation suffisent à sceller le piège. Il se referme alors sur le vigneron sans lui laisser la moindre possibilité de retour, car ses terres souillées ont besoin d'autant d'années sinon bien davantage pour revenir à leur état d'origine, pour revivre. Beaucoup aujourd'hui le reconnaissent, voudraient bien changer leurs pratiques mais n'ont économiquement aucun autre choix que celui de maintenir leur perfusion bien attachée.

Ces vins nous les retrouvons majoritairement dans les circuits généralistes cités plus haut, et les "grands domaines" n'y sont pas en reste. Le "sang bleu" du Médoc a été transfusé depuis belle lurette et acheté cash par de puissants groupes financiers, compagnies d'assurance, fabricants de médicaments, distillateurs de "solutions" agronomiques (les mêmes qui furent jadis vendues aux états-major des armées comme "finales" et dont on a juste changé la plaquette promotionnelle). Les illustres châteaux sont devenus des "wineries" sauvées de la peste des méventes par le choléra des actionnaires lointains. Ces "bienfaiteurs" ont placé quelques billes aussi chez Carrefour et ont beaucoup d'amis au dernier étage de la Tour Auchan, ceci expliquant cela...

Dans les œillades adressées par les catalogue des foires aux vins de grandes surfaces, si gentiment déposés dans nos boites aux lettres, on pourra trouver également le vin de quelque vigneron perdu, égaré aux abords de cet oasis en ruine auquel son grand-père tenait tant, et dont il se reproche de n'avoir pas su prendre soin. Tant pis pour lui s'il ne constate qu'aujourd'hui l'étendue mensongère des modes d'emploi des produits-miracle, et s'il finit par brader ses propres ouailles au-dessous du prix de revient à des "serial-acheteurs" bien informés, auxquels il ne manque plus que la noire livrée du croque-mort en service commandé.

Dans un dernier spasme et une fois le contrat signé, il se risquera à feuler un courageux "Non monsieur mon slip je le garde!".

Imaginez un instant si les vignerons subissaient le même sort que les producteurs de lait...

Une tranchée se creuse, j'entends déjà le bruit sourd que font les sacs de sable qui s'empilent de loin en loin, les armées de juristes et de législateurs, le doigt sur une énorme gâchette attendant le feu vert de l'agent orange qui condamnera, en un ultime assaut orchestré depuis Bruxelles ou Paris, ce qui reste encore d'authentique dans nos patrimoines gastronomique, culturel et même génétique.

Sous les obus de 22, tomberont, pèle-mêle : le vaillant camembert au lait cru, le vin nature et le pain au levain, les cinémas de quartier, le dernier disquaire.

Le gaz moutarde se chargera d'éradiquer une fois pour toutes les restaurateurs qui ne vont pas chez Métro, les tomates qui ne sont pas hybridées, les poules qui ont encore un bec, les ADN toujours vierges, et les cavistes emmerdeurs.

Le verre que je lèverai si ce moment arrive, pour me donner du courage, c'est en votre compagnie que j'aimerais le boire d'un long trait qui fait monter le rouge du fond du cristal vers le haut des joues.

Même si beaucoup de détails m'échappent, j'ai tout de même fini par comprendre que ça n'est pas avec le nez collé sur la Joconde qu'on embrasse le chef d'œuvre. Que ça n'est pas non plus en disséquant la grenouille que l'on saisit davantage l'étrange miracle qui la met en mouvement. Entre nous, sérieusement, personne n'est jamais tombé amoureux simplement d'un sourire ou d'une jolie paire de hanches, non?

Pour apprécier la beauté, celle de certains vins par exemple, technique et intelligence sont vaines et inutiles. À la première nous devons l'acuité aux détriments du recul, et à la seconde la capacité d'analyse, l'aptitude à "conscientiser", tant pis alors pour la spontanéité.

De loin je leur préfère l'attention et le détachement, pour faire le vide et se désincarcérer du monde hyper-influent qui nous entoure et faire enfin naître l'émotion.

Laurent, attention-méchant-caviste!

mardi 7 septembre 2010

Pour que la retraite soit autre chose qu'un changement de purgatoire

"Le travail est l'invention la plus abominable et la plus merveilleuse du monde. Dieu en a jeté le fardeau sur nos épaules, après la dégustation de la pomme, comme on punit un enfant qui a mis la main dans le pot de confiture : "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front!". Avec la retraite au jugement dernier. C'est long...

Nous avons chassé l'auroch, retourné la terre, forgé le bronze et le fer, bâti nos maisons, nous voici aujourd'hui à l'usine et au bureau, sans être au bout de nos peines. Et jamais notre peine n'a été si lourde, jamais sur nos épaules le fardeau si bardé d'épines. Certes il y a eu, par-ci par-là au cours des âges, l'esclavage. Mais ce n'était que par-ci par-là. Partout ailleurs, l'homme s'était accomodé de la malédiction en la transformant en raison de vivre. Il n'y a pas de satisfaction plus grande pour un être humain que d'accomplir, jour après jour, un travail qu'il aime. Ce sont ses mains travailleuses, autant que sa capacité crânienne, qui ont fait de l'homme ce qu'il est ajourd'hui. En transformant une branche en manche de cognée, elles lui enseignaient l'équilibre du mouvement et la beauté des justes proportions. En façonnant la pierre, le cuir, le bois, le fer dans le feu, elles le brûlaient et le façonnaient lui même. L'homme, en faisant, se faisait.

Mais aujourd'hui, il ne fait plus rien : il fabrique. Le travail est devenu une peine abstraite. Le travailleur ne voit pas lever la moisson que sa sueur a arrosée.

La joie du potier qui sortait du four la cruche aux hanches parfaites modelées par ses mains lui a été définitivement ôtée. L'objet fini sort tout emballé au bout de la chaîne, à des millions d'exemplaires que nulle main n'a touchés. En même temps, les conditions du travail sont devenues abominables. L'horrible usine inventée par le XIXème siècle a conservé son inconfort et son aspect de bagne, mais son vacarme a augmenté, son rythme s'est accéléré, ses dimensions se sont multipliées, elle dévore les matières premières et les travailleurs à des vitesses de plus en plus grandes et crache des déchets dans tous les azimuts, empoisonnant les hommes même lorsqu'ils l'ont quittée. Dans le cycle de fabrication, le travailleur n'est plus un être humain mais un élément de la chaîne, introduit neuf, non sans quelques difficultés de rodage, et éjecté lorsqu'il est usé sur toutes ses faces. La matière humaine est si fantastiquement résistante qu'un tel élément peut durer trente ou quarante ans, ce dont aucun acier ne serait capable. Dans les bureaux, l'homme use les dossiers, les meubles, les papiers, les ordinateurs, les immeubles, et il demeure.

Que le travailleur du bureau ou de l'usine ait envie de s'évader de ce cycle infernal avant d'être réduit à sa simple colonne vertébrale est un réflexe, bien compréhensible, de l'instinct de conservation. La retraite à 60 ans? Revendication modeste. , Quand le travail ne procure aucune joie, quand il n'est que la corvée quotidienne, précédée et suivie de celle du transport, à laquelle on doit obligatoirement se soumettre si l'on veut manger demain, il devient haïssable, et plus tôt chacun lui échappe, mieux cela est.

Aujourd'hui, s'il n'a pas abusé du beaujolais et de la gauloise, s'il n'a pas eu quelques partie de son organisme ratatinée par les conditions de son travail, un homme de 60 ans n'est pas vieux. , une femme encore moins, quoi qu'il y paraisse parfois. Que vont-ils faire de ce long morceau de vie qu'il leur reste à vivre? De la trilogie dodo-métro-boulot, deux termes vont tout à coup disparaître, laissant un vide énorme dans leurs habitudes, dans leurs gestes dans leurs pensées. Les plus chanceux auront préparé un petit coin à la campagne pour s'y retirer et s'y distraire autrou de trois poireaux-pommes de terre, mais la grande masse de ceux qui sortiront de la chaîne aussi démunis qu'ils y sont entrés, que vont-ils devenir? S'asseoir au foyer de leurs enfants déjà trop étroit? Subir les rebuffades du gendre ou de la bru? , Se sentir très vite gênant, poussé dans un coin, comme une épine dont l'organisme veut se débarrasser, s'entendre dire que tout serait mieux si on n'était pas là, savoir qu'on n'a plus qu'une seule façon de s'en aller, et attendre, attendre, attendre, que la dernière porte s'ouvre...

À soixante ou soixante-cinq ans, la retraite dans la société d'aujourd'hui n'est pas la récompense d'une vie d'effort, mais la mise à l'écart d'un outil usagé. Que la rouille le ronge, c'est le sort normal de ce qui ne sert plus... En quittant le travail obligatoire pour entrer dans l'ennui inévitable et souvent la misère, le retraité ne fait que changer son purgatoire pour un autre peut-être pire.

Et si l'on n'y pense pas dès aujourd'hui, quel sera le sort de nos enfants retraités? Quand la France comptera les cent millions de Français souhaités par la folie des économistes, dont vingt ou vingt-cinq millions auront pris leur retraite, non plus, le progrès aidant, à soixante ans mais à cinquante, ou moins? Des visions de science-fiction ubuesques viennent à l'esprit : des silos verticaux de retraités, avec des rangées de couchettes superposées empilées jusqu'au centième étage, contenant chacune un retraité couché, un écran de télévision devant les yeux, des écouteurs dans les oreilles, abreuvé de l'aube à la mi-nuit de westerns et de chansonnettes, sans oublier les feuilletons... De quoi le faire tenir tranquille et tout oublier, y compris lui-même.

J'ai l'air de plaisanter avec un sujet grave, mais une caricature fait plus facilement saisir la vérité qu'une photographie. Or, la vérité, c'est que les sociétés se préoccupent bien peu de l'homme, en tant qu'être humain. pour les économistes il est un outil de production et un aspirateur de consommation, pour les idéologues une amre pour détruire les vieilles lunes et une brique pour construire les nouvellles. Tout cela peut être, selon les nécessités, soigné, négligé, comprimé, astiqué, entassé, peint, huilé, aligné, lessivé, jeté, oublié... Peu importe... Ce n'est que de la statistique.

Je suis bien certain que le VIème plan ne comporte pas une virgule consacrée aux retraités de l'an 2000. Ils sont pourtant, déjà, au travail...

Pour que la retraite soir autre chose qu'une mise au rebut, il faudrait la préparer dès la maternelle. La retraite - quel mot affreux, qui fait penser à la Bérézina! - ne devrait pas être une fin, mais un commencement, celui de la vie libre, aisée, joyeuse, préparée de concert par la cité et le citoyen. Les machines vont raccourcir de plus en plus le travail de l'homme. De plus en plus, l'essentiel de sa vie va devenir le temps où il ne lui sera pas nécessaire de travailler pour gagner sa vie. Dès son enfance, il faudra lui réapprendre les gestes essentiels que notre civilisation démente lui a désappris : semer une graine, assembler le bois, caresser une bête, tailler une pierre, écouter le vent, tresser le cuir, regarder un arbre, sourire aux oiseaux, prendre la terre dans sa main...

Et dès qu'il entrera au bureau ou à l'usine, lui permettre de choisr le lieu de sa vie libre future, d'acquérir peu à peu sa maison dans un vieux village ou dans un neuf, lui donner les moyens de l'habiter pendant ses loisirs de plus en plus longs, de l'aménager, de l'agrandir, de la faire vivre autour de lui, de se préparer elle et lui à vivre ensemble, de connaître déjà ses futurs voisins. Pour que le jour venu, il soit chez lui, et il sache qu'y faire de ses mains. La frénésir actuelle du bricolage montre à quel point l'homme de l'an-presque-2000 éprouve le besoin de revenir à un travail à ses mesures et dont il puisse voir et toucher les résultats. Les villages morts de nos campagnes ont été abandonnés parce que leurs habitants ne pouvaient plus s'y procurer les ressources nécessaires. On pourrait les repeupler avec des gens heureux, assurés de leurs moyens d'existance. Mais cela ne peut se faire que lentement. On ne s'enracine pas aussi vite qu'on est déraciné.

Nous avons tué le village, la ville nous tue, le village ressuscité peut nous aider à nous sauver.

Les caisses de retraite, la sécurité sociale, les syndicats, les ministères intéressés, les patrons pourraient déjà amorcer cette politique. Ce n'est pas tant une question de ressources que de leur mode d'emploi. Mais il faudrait cesser de penser en bilans et en effectifs, pour penser aux hommes.

En attendant cet avenir buccolique et malheureusement peu probable, nous qui sommes déjà ou qui entrons dans le troisième âge sans être assurés de rien sinon de l'endroit où finalement il nous mène, sachons profiter de chacun des jours qui nous sont encore donnés. Même s'ils sont gris ou parfois noirs ils sont encore merveilleux. Chaque respiration est un miracle. Savourons-la. J'ai reçu cette semaine la visite d'une ravissante vieille dame qui malgré son grand âge vient quêter à domicile pour les vieillards de l'arrondissement. Je l'ai priée de s'asseoir. Elle m'a répondu vivement "Non! Si je m'assieds je ne peux plus me relever!..." Elle s'est exclamée de joie devant le paysage parisien qu'on voit de ma fenêtre. Elle joignait ses mains menues en un geste d'adoration en regardant le ciel brumeux et les toits gluants de l'hiver. Elle m'a dit du bien de tous les voisins chez qui elle venait de passer.Elle m'a avoué qu'elle se levait en chantant, chaque matin, à six heures et demie. Elle est repartie comme un feu follet. Elle a quatre-vingt-huit ans...

S'oublier pour servir les autres, accueillir chaque matin par la joie, s'émerveiller même devant la pluie : je ne lui souhaite pas le Paradis, elle y est."

René Barjavel, dans un article du Journal du Dimanche daté du 28 novembre 1971